Les couleurs dans l’occident médiéval  : symbolique et héraldique

Les couleurs sont un des aspects de notre vie quotidienne où le symbolisme est le plus immédiatement apparent. Elles agissent directement sur nos émotions et ont le pouvoir de nous apaiser, de nous réjouir, de nous attrister ou encore de nous énerver.
Cependant la symbolique médiévale des couleurs ne correspond pas à celle du monde occidental contemporain car les sensibilités ont changé face aux couleurs tout comme le vocabulaire.
Le Moyen Âge manque de mots pour évoquer quelques couleurs fondamentales issues d’un double héritage antique et biblique.
N’oublions pas que Newton n’a présenté sa théorie corpusculaire de la lumière qu’en 1675. Il ne peut donc y avoir aucune vision scientifique des couleurs. Le spectre de la lumière blanche est inconnu.
La chimie et l’alchimie forment à l’époque une seule et même science. La lecture des couleurs médiévales doit donc s’établir autour d’une vision hermétique car le choix d'une couleur dans cette société est chargé de sens, mais aussi d'une approche héraldique car l’univers des blasons envahit à partir du XIIème siècle la culture laïque.



[ techniques ] [ vocabulaire ] [ symbolique ] [ code ]



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A_ techniques de fabrication des colorants médiévaux et leurs influences sur la gamme des couleurs.
Pour obtenir des couleurs, on utilise des colorants naturels organiques, des extraits de plantes, de coquillages, d’animaux ou de minéraux.
Prenons l’exemple de la Tapisserie de Bayeux du XIème siècle pour retrouver les teintes traditionnelles des laines médiévales. A partir de trois plantes, on arrive à obtenir trois couleurs qui donnent aux finales les huit teintes de la tapisserie :
genêt
guède ou pastel
garance
jaune
bleu
rouge
Jaune chamois
Vert clair
Vert foncé
Bleu clair
Bleu
Bleu presque noir
Jaune soutenu
Rouge brique
Découvrons quelques recettes " bio " de couleurs médiévales. Rappelons que dans l’art de l’enluminure, on utilise une peinture à la tempera, c’est-à-dire qu’on mélange le pigment avec un jaune d’œuf ce qui donne une couleur très vive et brillante. Retrouvons quelques recettes qui permettent de réaliser les principales couleurs médiévales :

réaliser une peinture à la tempera avec de l'acrylique



[ rouge ] [ bleu ] [ noir ] [ blanc ] [ vert ] [ jaune ]



[ le rouge
Le rouge est considéré comme la couleur par excellence, la seule véritable couleur, du reste en Russe le mot rouge signifie également beau. Dans l’Antiquité, on tire cette couleur d’un mollusque : le murex que l’on trouvait sur les rivages de Méditerranée orientale vers Alexandrie. C'est la couleur des Empereurs.
Au Moyen Age, on utilise l’alizarine ( de l’arabe al’usâra) c’est-à-dire l’extrait de racine de garance, une plante herbacée pour obtenir le rouge. La culture de la garance fait la fortune de Toulouse.
Dans l’art de l’enluminure, on utilise la cochenille, c’est-à-dire un insecte dont on tire un magnifique rouge carmin. A partir du XIIème siècle, les majuscules sont systématiquement peintes en rouge carmin dans les monastères cisterciens.
[ le bleu]
Le bleu s’obtient traditionnellement à partir de la guède. Pastel, il ne passionne pas les foules et il fait surtout penser au ciel froid d’Ile-de-France. Le bleu ne détrônera le rouge qu’à partir de la découverte de l’Amérique et de l’indican, une teinture que l’on extrait de l’indigotier. Le mot indigo apparaît en France en 1578. Cependant les enlumineurs obtiennent de magnifiques bleus à partir d’un minéral : la pierre d’azur qu’on appelle en latin médiéval lapis lazuli. Les moines de l’abbaye du Mont-Saint-Michel dépensent des fortunes pour obtenir cette pierre qui broyée et réduite en poudre donne des bleus uniques.
[ le noir ]
Au Moyen Âge règne le bistre, ce brun noirâtre que l’on obtient à partir d’une calcination en vase clos de diverses matières animales d’où l’expression " broyer du noir ". L’encre de seiche, c’est-à-dire le sépia est également utilisée. Pour les manuscrits, on préfère la cécidie ou galle du chêne, riche en tanin.
[ le blanc ]
Le blanc s’obtient à partir de calcaires ou de chaux, ce sont des blancs crayeux. La céruse est un carbonate de plomb qui comme tous les produits chimiques médiévaux est un produit toxique, un véritable poison violent. Les femmes italiennes l’utilisent comme maquillage à la fin de la période médiévale !
[ le vert ]
Le vert porte malheur ! En fait cette expression provient du milieu du spectacle qui se méfiait des robes vertes car cette couleur était très difficile à obtenir ( mélange de bleu et de jaune ) et les mélanges douteux sont très aléatoires. On utilise comme teinture le verdet ou vert de Grice. Ce vert s’obtient à partir d’acide acétique de cuivre. Sous l’action du vinaigre le cuivre est vert-de-grisé. Les plus beaux verts s’obtiennent à partir de cyanures que l’on utilisent dans les abbayes où l’on boit de la bière, boisson aux vertus diurétiques ! On utilise l’ammoniaque contenue dans l’urine pour fixer la couleur ! Faire des teintures et des pigments est une activité dangereuse : les intoxications sont nombreuses, d’autres utilisent ce savoir pour fabriquer de subtils poisons.
[ le jaune ]
Le jaune s’obtient à partit d’une plante méditerranéenne, le fustet ( de l’arabe al’fustuq ) dont le bois fournit la fustine.




B_ la vision médiévale des couleurs au travers du vocabulaire.héraldique

Tableau des couleurs.

gueules
azur
sable
argent
sinople
or
_ orange
_ rouge
_ la pourpre
_ bleu
_ violet
_ le pourpre
_noir
_brun
_marron
_gris foncé
_blanc
_argent
_gris clair
_ vert
_ certains jaunes
_or
_jaune
_ orange
Les colorants organiques, végétaux et minéraux n’offrent qu’une gamme timide de nuances entre les couleurs.


[orange]
Ainsi pour les yeux médiévaux, un orange peut aussi bien passer pour un jaune que pour un rouge, du reste, le mot même est récent et provient de l’arabe al’narandj ce qui signifie semblable au fruit de l’oranger. Le mot n'apparaît qu'à partir du XIVème siècle. L'orange existe sûrement avant cette date, mais il passe pour du rouge ou du jaune suivant la sensibilité de la personne.


[pourpre]
L’azur ne correspond pas à notre bleu azur, de fait tous les bleus rentrent dans la famille de l’azur. Entre le bleu et le rouge, naissent progressivement de nouvelles couleurs. La pourpre correspond aux couleurs des cardinaux romains et se traduit par un orangé sur les blasons ecclésiastiques. Curieusement au XIVème siècle naît une nouvelle couleur : le pourpre qui tire sur le violet. Quant à cette couleur dont le nom provient de la violette, elle est réservée au deuil de la famille royale.


[noir]
Le noir n’existe pas, comme on l’a vu, le noir s’obtient de différente façon qui créent une gamme de nuances importantes. Suivant son origine organique ou végétale le noir peut être sépia ou même marron clair.


[blanc]
Cheveux blancs ou cheveux argentés ? Pour les hommes médiévaux, il n’existe aucune différence entre ces deux couleurs.


[vert]
Le vert étant très difficile à obtenir, certains jaunes issues de plantes tinctoriales peuvent être assimilés à des verts.


[or]
Dans les armoiries médiévales lorsqu’une figure ( lys,lion,étoile … ) doit être peinte en or, elle peut être aussi bien jaune qu’orange. N’oublions pas que cette couleur a pour référent le métal qui allié de cuivre devient rouge, allié d’argent devient blanc et allié de zinc devient gris. Notons que l’or médiéval était proche de l’or actuel africain, c’est-à-dire beaucoup plus jaune que l’or français traditionnel en orfévrerie.


C_ symboliques religieuses, profanes et héritages antiques.
Les couleurs médiévales de base se retrouvent dans le champ du sacré. Les vitraux comme les enluminures attribuent aux personnages bibliques des couleurs précises. Si le monde médiéval ne connaît pas d’uniforme, l’iconographie, les habits sacerdotaux et l’imaginaire médiéval permettent de retrouver les symboliques suivantes :

Le rouge et le bleu
Les couleurs du manteau et de la robe de la Vierge sont le rouge et le bleu : c’est à dire la couleur des Cieux ( l’azur ) et de la passion du Christ ( le sang ). Notons que ces deux couleurs se retrouvent présentes sur les échiquiers médiévaux et associer ces deux couleurs en blasonnant constitue un écart grave aux règles de l’héraldique. Curieusement le noir et le blanc ne forment alors qu’un contraste bien plus faible. Il n’existe à cette époque ni noirs profonds ni blancs lumineux alors que les rouges sont carmins ou purpurins tandis que les bleus sont froids et pastels. Rappelons que le rouge est également la couleur du magister [ pouvoir politique ] depuis l’empire romain et celle des robes de mariées tandis que les églises sont peintes en bleu.
Le noir ou le blanc
Le noir est la couleur traditionnelle du clergé comme nous le rappelle l'oeuvre de Stendhal, Le rouge et le noir. Les moines bénédictins portent un froc brun et les dominicains sont vêtus de noir. C’est aussi la couleur traditionnelle des citadins, des bourgeois lorsque des lois somptuaires interdisent les vêtements de couleurs aux roturiers comme au XVIème siècle. Le noir n’est donc pas la couleur du deuil, mais avant tout un symbole d’humilité et une couleur virilecomme le montre encore les confréries religieuses en Espagne lors de la semaine sainte.
Le blanc est la couleur des moines cisterciens qui cherchent un retour au monachisme premier de saint Benoît. Le blanc symbolise donc un renoncement à la vie terrestre, c’est la couleur de la fuga mundi, de l’enfermement dans le cloître et des vertus cardinales. Le lis blanc est un attribut marial et la colombe symbolise le Saint-Esprit. Il n’y a donc pas de véritable opposition entre le noir et le blanc qui constituent toutes les deux des couleurs ecclésiastiques aux symboliques communes. Notons que ces couleurs sont associatives et commutatives dans les blasons médiévaux. L'habit des moines franciscains en est la parfaite illustration.
Cependant la fête des chats à Ypres ou l’on sacrifie un chat noir du haut du beffroi, témoigne d’un monde profane plus superstitieux ou le noir associé à un animal manifeste la présence du diable. Croiser un chat noir ou des corbeaux c’est évoquer le malheur dans l’inconscient médiéval et croiser le même animal blanc annonce une merveille dans les récits médiévaux. Ce dualisme provient de l’art divinatoire romain antique.
Maudit vert ?

Le vert était une couleur attribuée aux dieux païens antiques de la nature et des cycles saisonniers de la fécondité. Couleur positive dans les mondes celtes et égyptiens, associée à l’idée de renaissance comme l’atteste le mythe d’Osiris, on retrouve encore de nos jours cette puissante symbolique dans les décorations profanes de Noël. Le vert y est associé au rouge ( opposition féminin/masculin ) ou encore au blanc ( opposition vie/mort ) comme l’atteste l’utilisation de branches de gui, de houx ou encore les décorations traditionnelles des sapins de Noël ou arbres de Noël qui symbolisent l'arbre de la connaissance de la Bible. L’iconographie médiévale telle qu’on la retrouve dans la collection d’enluminures de la Bibliothèque du Prince de Condé au Château de Chantilly, présente souvent un Christ pantocrator [ souverain de l'univers ] ou un Dieu le Père, vêtus d’un vert qui symbolise alors la résurrection.
Cependant le vert, couleur de l’islam perd progressivement une signification positive dans l’Occident chrétien. Les démons, les sarrasins, les sorcières ont une peau verdâtre. Le vert devient synonyme de lividité, de morbidité et de mystère. La couleur symbolise alors le monde sylvestre, aquatique ou encore reptilien : la forêt, les eaux mortes, les marais forment un saltus [ désert hostile et vide d'hommes ] que l’homme médiéval évite car il ne peut y trouver qu'une mort violente et non chrétienne.
L’or solaire
Symbole solaire et païen, l’or est avant tout le plus précieux des métaux. L’or symbolise ainsi la majesté, c’est la couleur des rois et de la pureté. L’or est souvent associé au coq ( symbole solaire ) ou au lion ( symbole royal ).
Notons que le jaune peut suivant son éclat être assimilé à l’or ou au vert quant à sa signification. Les alchimistes au travers de l’amalgame cherchent à transformer le plomb en or. Ainsi cette couleur symbolise aussi la raison et la connaissance.
Tableau récapitulatif.
couleurs
rouge
bleu
noir
blanc
vert
or
_religion
Paganisme antique
Christianisme
Islam
Christianisme
Christianisme
Paganisme antique
Christianisme
Islam
Paganisme antique
Islam
Paganisme antique
Valeur médiévale
positive
positive
négative/
positive
positive
négative
positive/
négative
domaine
La beauté
La richesse
La puissance
La majesté
Le luxe
Le feu
Le divin
Les cieux
L’air
Le diable
La pauvreté
L’humilité
La terre
La vertu
La virginité
La spiritualité

 

La fertilité
La nature sauvage
Le diable
L’eau
Le soleil
La richesse
La pureté
La raison
La connaissance
Le diable
La tentation



D_ code des couleurs dans les blasons

Ex libris du "Livre d'Heures d'Anne de Montmorency"
Les Montmorency portent un blason d'or à la croix de gueules cantonnée de seize alérions d'azur. L'alérion est une figure fantastique qui dérive de l'aiglette, c'est-à-dire un petit oiseau de face.
_quelques blasons médiévaux
Il existe deux grandes familles de couleurs : les émaux et les métaux. Les deux familles sont associatives et commutatives.
émaux
métaux
_ gueules
_azur
_sinople
_sable
_or
_argent
Dans un blason ou un drapeau, on passe à plus de 90% d’une famille à l’autre comme le montre les exemples suivants :

France Champ d'Azur>Champ d'Argent>Champ de Gueules

Suisse Champ de Gueules>Croix argenté

Norvège Champ de Gueules>Croix argenté>Croix azur

Japon Champ argenté>Soleil de gueules

Belgique Champ de Sable> Champ d'Or>Champ de Gueules

Mexique Champ de Sinople> Champ d'Argent> Aigle de sable> Champ de Gueules

Notons que les logos des grandes marques mondiales ( Ford, Coca … ) et les panneaux de circulation routières respectent ce système.
Si la figure est d’une famille alors le champ est de l’autre famille. Deux émaux ou deux métaux ne peuvent être accolés.



le 17_05_01 by namt@