in Toile de la conquête dite " Tapisserie de Bayeux ", scène 19.
Les premières demeures seigneuriales ( XIème-XIIème siècle )

Partons à la découverte des premiers châteaux forts ...

_ la tapisserie de Bayeux, vers 1077
_ le donjon de bois du château d'Ardres, vers 1120
_ commentaires sur la domus d'Ardres.
_ la motte de Pleshey ( Angleterre )
_ une synthèse des premiers châteaux forts


La tapisserie de Bayeux

Cette oeuvre, maladroitement désignée comme une tapisserie est en réalité une toile de lin brodée de 50 cm de large et longue d'environ 70 m. Elle date d'environ 1077 et est une commande d'Eudes, évêque de Bayeux, à l'occasion de la consécration de la nouvelle cathédrale.
En 58 tableaux bordés de deux frises ornementales, elle raconte les préparatifs continentaux, la traversée de la mer et le déroulement de la bataille d'Hastings par laquelle, le 14 octobre 1066, le duc de Normandie Guillaume battait Harold le saxon et prenait ainsi la couronne d'Angleterre et le surnom de Conquérant.
C'est un exceptionnel témoignage des réalités de la vie aristocratique à la fin du XIème siècle.
Le tableau 19 raconte le siège et la réddition de Dinantes ( Dinan dans les Côtes-d'Armor en Bretagne ) où s'était réfugié le duc de Bretagne Conan.
Des fossés et des remparts entourent un puissant tertre de terre; au sommet de la motte castrale, on découvre une palissade et une tour carrée de deux ou trois niveaux que deux assaillants tentent d'incendier.
L'accès au donjon s'effectue par une passerelle qui enjambe le fossé. Cette passerelle est défendue aux deux extrémités par des dispositifs particuliers : une porte
et certainement une passerelle escamotable.


Entrons dans la domus du puissant ...

Ce document est exceptionnel et célèbre. C'est le seul, aujourd'hui connu à nous faire pénétrer dans un donjon du début du XIIème siècle.
L'auteur, un prêtre, un clerc érudit du nom de Lambert est un familier des seigneurs d'Ardres. Il décrit avec un luxe de détails exceptionnel pour l'époque l'intérieur de la domus, c'est à dire le donjon-résidence d'un seigneur du XIIème siècle. L'auteur qui écrit son texte à la fin du XIIème siècle, fait remonter la construction du château à trois générations en arrière.
Le texte a cependant des défauts. Certaines ambiguïtés de vocabulaire limitent la valeur descriptive :
supra dunjonem est une expression qui ne se traduit que difficilement : le premier niveau correspond-il à la plate-forme de la motte ou est-il enterré ? Dunjonem pouvant être à la base une déformation du vieux mot gallo-romain dunum [ colline ].
Les installations décrites se trouvent-elles toutes rassemblées sous le même toit ?
L'expression domus correspond-elle vraiment à un château à motte ou aux quartiers principaux du maître dans la demeure ?
On peut remarquer que ce document ne nous parle pas des fossés, des remparts et de la basse-cour que les nombreuses études archéologiques révèlent.
 

Comment Arnould fit une grande et belle maison dans le castrum [ habitat fortifié ] d'Ardres : en voici la description.
Ensuite, la paix étant faite et ratifiée entre Manassès, comte de Guines, et Arnoul, seigneur d'Ardres, celui-ci fit faire sur la motte d'Ardres, grâce à l'admirable travail des charpentiers, une maison de bois qui surpassait toutes celles construites en ce même matériau dans la Flandre d'alors.
Ce fut un artisan de Bourbourg, un charpentier du nom de Lodewic, presque l'égal de Dédale par son habilité professionnelle, qui la fabriqua et la charpenta.
Il la dessina et la fit presque comme l'inextricable labyrinthe, resserre après resserre, chambre après chambre, logis après logis, continuant par les celliers puis par les magasins à provisions ou greniers, édifiant la chapelle à l'endroit le plus approprié, en haut dans la partie orientale de la maison.
Il y aménagea trois niveaux, superposant chaque plancher à bonne distance l'un de l'autre, comme s'il les suspendait en l'air. Le premier niveau était à la surface du sol [ in superficie terre ] : là se trouvait les celliers et les magasins à grains ainsi que de grands coffres, des jarres, des tonneaux et autres ustensiles domestiques.
Au second niveau il y avait l'habitation et la pièce à vivre de la maisonnée. S'y trouvaient les offices, celui des panetiers et celui des échansons, ainsi que la grande chambre où dormaient le seigneur et sa femme et, attenant à celle-ci, un cabinet, chambre ou dortoir des servantes et des enfants. Dans la partie la plus reculée de la grande chambre il y avait une sorte de réduit où, au point du jour, le soir, en cas de maladie, pour faire les saignées ou encore pour réchauffer les servantes et les enfants sevrés, on avait l'habitude d'allumer le feu.
A ce même étage, la cuisine faisait suite à la maison { coquina domui continuata erat ] : elle avait deux niveaux. En bas étaient mis les porcs à l'engraissement, les oies destinées à la table, les chapons et autres volailles tout prêts à être tués et mangé. En haut vivaient les cuisiniers et les autres préposés à la cuisine; ils y préparaient les plats les plus délicats destinés aux seigneurs, ainsi que la nourriture quotidienne des familiers et des domestiques.
Au niveau supérieur de la maison il y avait des chambres hautes. Dans l'une dormaient les fils du seigneur, quand ils le voulaient ; dans une autre ses filles, parce qu'il le fallait ainsi; ailleurs les veilleurs, les serviteurs chargés de la garde de la maison et les gardes prêts à intervenir, toutes les fois qu'ils prenaient leur repos.
Des escaliers et des couloirs menaient d'étage en étage, de la maison à la cuisine, de chambre en chambre et aussi de la maison à la loge [ a domo in logium ], dont le nom venait de logos qui veut dire discours - et c'est à juste titre car les seigneurs avaient coutume de s'y asseoir pour d'agréables entretiens -, comme de la loge à l'oratoire ou chapelle, comparable par ses sculptures et ses peintures au tabernacle de Salomon.
in Lamberti Ardensis historia comitum Ghisnensium
M.G.H., Scriptores, t.XXIV, éd. J. Heller, 1879, chapitre 127

Une description sociologique

Pour l'historien de la société aristocratique et de ses représentations, le texte prend une valeur sociologique bien plus importante que sa valeur archéologique. On entre dans une cellule sociale complexe qui gravite autour de la chambre des époux, coeur et matrice de toute la maisonnée.

premier commentaire

... Nous avons conservé une extraordinaire description, presque contemporaine de l'érection, de la tour d'Ardres en 1120, celle du chanoine Lambert, la seule, je crois, qui permette de pénétrer dans la domus du puissant : 
au niveau du sol, donc enfoui [ mais ne peut-on pas traduire in superficie terrepar " à la surface du sol" ? ] sans doute dans la motte qui porte les parties hautes, celliers et greniers ;
au premier étage, peut-être celui auquel on accède de plain-pied  la grande salle où se tient la familia et sur laquelle donne la chambre des maîtres, et le réduit où on fait du feu, pour les nourrissons et les malades.
La cuisine est extérieure [ coquina domui continuata erat prend un autre sens si la domusse réduit aux quartiers du maître dans le castrum ]et son soubassement abrite porcs et volailles.
Au-dessus de l'aula, le gynecée clos, et le dortoir des garçons toujours ouvert; enfin corps de garde et chapelle.
Peu importe que Lambert s'extasie avec excès sur les passages et les galeries; il nous a laissé deux données essentielles : le coeur de la domus est la chambre conjugale, là où se perpétue l'espèce, la lignée; elle est placée au-dessus des réserves en vivres, et en dessous des réserves en hommes, ou plutôt en filles, une richesse qu'on ne peut laisser fuir. 
Comme nous sommes loin de l'idée lourdement indéracinable du "château-fort", qu'on s'imagine essentiellement à fonction militaire.
in FOSSIER Robert, Enfance de l'Europe : aspects économiques et sociaux, tome 1, L'homme et son espace, coll. nouvelle clio, PUF, Paris, 1982

deuxième commentaire

Lambert décrit la demeure de son patron, le château d'Ardres; il l'émerveille par son organisation interne, d'une admirable modernité : reconstruite dans le premier tiers du XIIème siècle, la bâtisse est en bois, mais l'espace domestique s'y trouve fractionné, démultiplié : c'est un "inextricable labyrinthe". Or - et ceci confirme l'impression laissée par la lecture de tous les textes de l'époque- cette demeure complexe est conçue pour abriter un seul couple procréateur, une seule de ces cellules conjugales qui constituaient la structure fondamentale de cette société. On ne voit pas que place soit aménagée sous les toits du château pour d'autres accouplements. La disposition des lieux n'établit que celui du maître dans la permanence et la légitimité. A l'étage intermédiaire [ ... ] une chambre : " la grande chambre du sire et de son épouse, où ils couchent ensemble ". Un lit, un seul, où, la nuit, l'avenir de la lignée se fabrique. Le reste de la maisonnée, nombreuse dort ailleurs, dans les recoins [ ... ] dans les cabanes de la basse cour [ ... ] A l'intérieur de la maison, les autres chambres sont réservées aux enfants légitimes du couple seigneurial. Dans un dortoir, une sorte de couveuse, jouxtant la pièce où ils ont été conçus et sont venus au monde, se trouvent resserrés les tout jeunes et les nourrices qui les soignent; à l'étage supérieur, celui des veilleurs, celui de l'ultime retraite, les adolescents sont cantonnés : ils ont survécu aux dangers de la petite enfance; ils sont l'espoir de la famille. Deux pièces ici, séparées, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Les jeunes mâles y viennent en passant, " quand ils veulent ". Leur place en effet n'est pas ici mais au dehors, dans l'espace dédoublé de l'aventure et des initiations chevaleresques [ ... ] Les filles, elles, sont chambrées, " comme il se doit ", surveillées jusqu'à leur mariage. En tout cas, nul local n'est prévu pour accueillir l'aîné des fils lorsqu'il a pris femme : la maison n'est pas faite pour deux ménages. Tant que le père n'est pas mort, ne s'est pas retiré dans un cloître, n'a pas pris la route de Jérusalem, libérant la chambre, le lit, l'héritier ne peut se marier.
in DUBY Georges, Le chevalier, la femme et le prêtre, Hachette, Paris, 1981


A partir du XIème siècle se développe le château à motte ...

Cette vue aérienne du château à motte de Pleshey en Angleterre permet de mieux visualiser l'importance spatiale des demeures seigneuriales de l'an mil. La demeure est dressée sur un tertre qui domine une basse-cour. Le château fut érigé par les Normands peu de temps après la victoire de 1066. Il ne fallait guère plus de quelques mois pour bâtir ce type de château.


une synthèse

_ la demeure fortifié d'un seigneur
Les seigneurs de l'an mil vivent dans des castra entourés d'une enceinte circulaire composée d'un remblai de terre surmonté d'une palissade et entouré d'un fossé. L'ensemble se divisait en deux espaces distincts : la basse-cour et la motte.
_ la basse-cour
La basse-cour est protégée par un fossé et une palissade de pieux. A l'intérieur de la cour se tenaient les écuries, les ateliers et entrepôts, les maisons des serviteurs, un puits et peut-être une chapelle. L'entrée était défendue.
_ la domus
C'est au sommet de la motte d'une dizaine de mètres de haut que l'on retrouvait l'ultime refuge : la domus du seigneur qui ressemblait à une tour carrée de deux ou trois étages, construite en bois car les pierres auraient été trop lourdes pour la plupart des mottes élevées avec la terre des fossés. Cette tour comportait de très nombreuses pièces comme le montre la célébre description du château d'Ardres. Au coeur de la demeure, on retrouve la chambre nuptiale qui forme la pièce centrale.