
Partons à la découverte des premiers châteaux forts ...
Cette oeuvre, maladroitement désignée
comme une tapisserie est en réalité une toile de lin brodée
de 50 cm de large et longue d'environ 70 m. Elle date d'environ 1077
et est une commande d'Eudes, évêque de Bayeux, à
l'occasion de la consécration de la nouvelle cathédrale.
En 58 tableaux bordés de deux
frises ornementales, elle raconte les préparatifs continentaux,
la traversée de la mer et le déroulement de la bataille d'Hastings
par laquelle, le 14 octobre 1066, le duc de Normandie Guillaume
battait Harold le saxon et prenait ainsi la couronne d'Angleterre et le
surnom de Conquérant.
C'est un exceptionnel témoignage des
réalités de la vie aristocratique à la fin du XIème
siècle.
Le tableau 19 raconte le siège et
la réddition de Dinantes ( Dinan dans les Côtes-d'Armor
en Bretagne ) où s'était réfugié le duc de
Bretagne Conan.
Des fossés et des remparts entourent
un puissant tertre de terre; au sommet de la motte castrale, on
découvre une palissade et une tour carrée de deux ou trois
niveaux que deux assaillants tentent d'incendier.
L'accès au donjon s'effectue par une
passerelle qui enjambe le fossé. Cette passerelle est défendue
aux deux extrémités par des dispositifs particuliers : une
porte
et certainement une passerelle escamotable.
Ce document est exceptionnel et célèbre.
C'est le seul, aujourd'hui connu à nous faire pénétrer
dans un donjon du début du XIIème siècle.
L'auteur, un prêtre, un clerc érudit
du nom de Lambert est un familier des seigneurs d'Ardres. Il décrit
avec un luxe de détails exceptionnel pour l'époque l'intérieur
de la domus, c'est à dire le donjon-résidence d'un
seigneur du XIIème siècle. L'auteur qui écrit son
texte à la fin du XIIème siècle, fait remonter la
construction du château à trois générations
en arrière.
Le texte a cependant des défauts.
Certaines ambiguïtés de vocabulaire limitent la valeur descriptive
:
supra dunjonem est une expression
qui ne se traduit que difficilement : le premier niveau correspond-il à
la plate-forme de la motte ou est-il enterré ? Dunjonem pouvant
être à la base une déformation du vieux mot gallo-romain
dunum
[
colline ].
Les installations décrites se trouvent-elles
toutes rassemblées sous le même toit ?
L'expression domus correspond-elle
vraiment à un château à motte ou aux quartiers principaux
du maître dans la demeure ?
On peut remarquer que ce document ne nous
parle pas des fossés, des remparts et de la basse-cour que les nombreuses
études archéologiques révèlent.
| Comment
Arnould fit une grande et belle maison dans le castrum [
habitat fortifié ] d'Ardres : en voici la description.
Ensuite, la paix étant faite et ratifiée entre Manassès, comte de Guines, et Arnoul, seigneur d'Ardres, celui-ci fit faire sur la motte d'Ardres, grâce à l'admirable travail des charpentiers, une maison de bois qui surpassait toutes celles construites en ce même matériau dans la Flandre d'alors. Ce fut un artisan de Bourbourg, un charpentier du nom de Lodewic, presque l'égal de Dédale par son habilité professionnelle, qui la fabriqua et la charpenta. Il la dessina et la fit presque comme l'inextricable labyrinthe, resserre après resserre, chambre après chambre, logis après logis, continuant par les celliers puis par les magasins à provisions ou greniers, édifiant la chapelle à l'endroit le plus approprié, en haut dans la partie orientale de la maison. Il y aménagea trois niveaux, superposant chaque plancher à bonne distance l'un de l'autre, comme s'il les suspendait en l'air. Le premier niveau était à la surface du sol [ in superficie terre ] : là se trouvait les celliers et les magasins à grains ainsi que de grands coffres, des jarres, des tonneaux et autres ustensiles domestiques. Au second niveau il y avait l'habitation et la pièce à vivre de la maisonnée. S'y trouvaient les offices, celui des panetiers et celui des échansons, ainsi que la grande chambre où dormaient le seigneur et sa femme et, attenant à celle-ci, un cabinet, chambre ou dortoir des servantes et des enfants. Dans la partie la plus reculée de la grande chambre il y avait une sorte de réduit où, au point du jour, le soir, en cas de maladie, pour faire les saignées ou encore pour réchauffer les servantes et les enfants sevrés, on avait l'habitude d'allumer le feu. A ce même étage, la cuisine faisait suite à la maison { coquina domui continuata erat ] : elle avait deux niveaux. En bas étaient mis les porcs à l'engraissement, les oies destinées à la table, les chapons et autres volailles tout prêts à être tués et mangé. En haut vivaient les cuisiniers et les autres préposés à la cuisine; ils y préparaient les plats les plus délicats destinés aux seigneurs, ainsi que la nourriture quotidienne des familiers et des domestiques. Au niveau supérieur de la maison il y avait des chambres hautes. Dans l'une dormaient les fils du seigneur, quand ils le voulaient ; dans une autre ses filles, parce qu'il le fallait ainsi; ailleurs les veilleurs, les serviteurs chargés de la garde de la maison et les gardes prêts à intervenir, toutes les fois qu'ils prenaient leur repos. Des escaliers et des couloirs menaient d'étage en étage, de la maison à la cuisine, de chambre en chambre et aussi de la maison à la loge [ a domo in logium ], dont le nom venait de logos qui veut dire discours - et c'est à juste titre car les seigneurs avaient coutume de s'y asseoir pour d'agréables entretiens -, comme de la loge à l'oratoire ou chapelle, comparable par ses sculptures et ses peintures au tabernacle de Salomon. in Lamberti Ardensis historia
comitum Ghisnensium
M.G.H., Scriptores, t.XXIV, éd. J. Heller, 1879, chapitre 127 |
Pour l'historien de la société aristocratique et de ses représentations, le texte prend une valeur sociologique bien plus importante que sa valeur archéologique. On entre dans une cellule sociale complexe qui gravite autour de la chambre des époux, coeur et matrice de toute la maisonnée.
premier commentaire
| ... Nous avons conservé
une extraordinaire description, presque contemporaine de l'érection,
de la tour d'Ardres en 1120, celle du chanoine Lambert, la seule, je crois,
qui permette de pénétrer dans la domus du puissant
:
au niveau du sol, donc enfoui [ mais ne peut-on pas traduire in superficie terrepar " à la surface du sol" ? ] sans doute dans la motte qui porte les parties hautes, celliers et greniers ; au premier étage, peut-être celui auquel on accède de plain-pied la grande salle où se tient la familia et sur laquelle donne la chambre des maîtres, et le réduit où on fait du feu, pour les nourrissons et les malades. La cuisine est extérieure [ coquina domui continuata erat prend un autre sens si la domusse réduit aux quartiers du maître dans le castrum ]et son soubassement abrite porcs et volailles. Au-dessus de l'aula, le gynecée clos, et le dortoir des garçons toujours ouvert; enfin corps de garde et chapelle. Peu importe que Lambert s'extasie avec excès sur les passages et les galeries; il nous a laissé deux données essentielles : le coeur de la domus est la chambre conjugale, là où se perpétue l'espèce, la lignée; elle est placée au-dessus des réserves en vivres, et en dessous des réserves en hommes, ou plutôt en filles, une richesse qu'on ne peut laisser fuir. Comme nous sommes loin de l'idée lourdement indéracinable du "château-fort", qu'on s'imagine essentiellement à fonction militaire. in FOSSIER Robert, Enfance
de l'Europe : aspects économiques et sociaux, tome 1,
L'homme
et son espace, coll. nouvelle clio, PUF, Paris, 1982
|
deuxième commentaire
| Lambert décrit la
demeure de son patron, le château d'Ardres; il l'émerveille
par son organisation interne, d'une admirable modernité : reconstruite
dans le premier tiers du XIIème siècle, la bâtisse
est en bois, mais l'espace domestique s'y trouve fractionné, démultiplié
: c'est un "inextricable labyrinthe". Or - et ceci confirme l'impression
laissée par la lecture de tous les textes de l'époque- cette
demeure complexe est conçue pour abriter un seul couple procréateur,
une seule de ces cellules conjugales qui constituaient la structure fondamentale
de cette société. On ne voit pas que place soit aménagée
sous les toits du château pour d'autres accouplements. La disposition
des lieux n'établit que celui du maître dans la permanence
et la légitimité. A l'étage intermédiaire
[ ... ] une chambre : " la grande chambre du sire et de son épouse,
où ils couchent ensemble ". Un lit, un seul, où, la nuit,
l'avenir de la lignée se fabrique. Le reste de la maisonnée,
nombreuse dort ailleurs, dans les recoins [ ... ] dans les cabanes de la
basse cour [ ... ] A l'intérieur de la maison, les autres chambres
sont réservées aux enfants légitimes du couple seigneurial.
Dans un dortoir, une sorte de couveuse, jouxtant la pièce où
ils ont été conçus et sont venus au monde, se trouvent
resserrés les tout jeunes et les nourrices qui les soignent; à
l'étage supérieur, celui des veilleurs, celui de l'ultime
retraite, les adolescents sont cantonnés : ils ont survécu
aux dangers de la petite enfance; ils sont l'espoir de la famille. Deux
pièces ici, séparées, l'une pour les garçons,
l'autre pour les filles. Les jeunes mâles y viennent en passant,
" quand ils veulent ". Leur place en effet n'est pas ici mais au
dehors, dans l'espace dédoublé de l'aventure et des initiations
chevaleresques [ ... ] Les filles, elles, sont chambrées, " comme
il se doit ", surveillées jusqu'à leur mariage. En tout
cas, nul local n'est prévu pour accueillir l'aîné des
fils lorsqu'il a pris femme : la maison n'est pas faite pour deux ménages.
Tant que le père n'est pas mort, ne s'est pas retiré dans
un cloître, n'a pas pris la route de Jérusalem, libérant
la chambre, le lit, l'héritier ne peut se marier.
in DUBY Georges, Le
chevalier, la femme et le prêtre, Hachette, Paris, 1981
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Cette vue aérienne du château à motte de Pleshey en Angleterre permet de mieux visualiser l'importance spatiale des demeures seigneuriales de l'an mil. La demeure est dressée sur un tertre qui domine une basse-cour. Le château fut érigé par les Normands peu de temps après la victoire de 1066. Il ne fallait guère plus de quelques mois pour bâtir ce type de château.
_ la demeure fortifié d'un seigneur
Les seigneurs de l'an mil vivent dans des
castra
entourés d'une enceinte circulaire composée d'un remblai
de terre surmonté d'une palissade et entouré d'un fossé.
L'ensemble se divisait en deux espaces distincts : la basse-cour et la
motte.
_ la basse-cour
La basse-cour est protégée
par un fossé et une palissade de pieux. A l'intérieur de
la cour se tenaient les écuries, les ateliers et entrepôts,
les maisons des serviteurs, un puits et peut-être une chapelle. L'entrée
était défendue.
_ la domus
C'est au sommet de la motte d'une dizaine
de mètres de haut que l'on retrouvait l'ultime refuge : la domus
du seigneur qui ressemblait à une tour carrée de deux ou
trois étages, construite en bois car les pierres auraient été
trop lourdes pour la plupart des mottes élevées avec la terre
des fossés. Cette tour comportait de très nombreuses pièces
comme le montre la célébre description du château d'Ardres.
Au coeur de la demeure, on retrouve la chambre nuptiale qui forme la pièce
centrale.